V pour vendetta : prophète d’un futur fort inquiétant!
par Martyne Pigeon

La fin de semaine de sa sortie, je me suis ruée au Cinéplex Charest pour voir cette fameuse adaptation de la bande dessinnée de Alan Moore et David Lloyd, scénarisé par nul autre que les Frères Wachovsky. On se rappellera d’eux pour leurs débuts fulgurants en tant que scénaristes du film « Assassins », mettant en vedette Antonio Banderas et Silvester Stallone ainsi que la très populaire trilogie de « La Matrice »! Le tout, réalisé par James McTeigue, assistant réalisateur très prisé d’Hollywood et qui signe ici sa toute première mise en scène. Décidément, il ne faut pas s’attendre à du rose bombon et à une quelconque censure, malgré le fait que la sortie de « Vendetta » fut retardée d’une année, suite aux attentats dans le métro de Londres en juillet 2005.

« Se rappeller du 5 Novembre

« V Pour Vendetta », c’est l’histoire d’une révolution anglaise mais aussi celle de deux protagonistes idéalistes que le destin transformera à jamais. C’est aussi le portrait d’une Angleterre assimilée sous les coups de matraques, l’antisémitisme et l’homophobie poussés à l’extrême. Malgré que les événements décrits dans « Vendetta » aient été disposés dans un futur rapporché sur notre ligne de temps, le film reste néamoins d’une actualité chocante. En effet, par le biais d’hôpitaux psychiatriques et prisons à sécurité maximale on crée un fort parallèle entre les goulags de Sibérie et les camps de concentration de la Seconde Guerre Mondiale, alors qu’on y enferme musulmans, artistes, activistes, gais et lesbiennes afin de les utiliser comme cobayes pour tester différents produits chimiques. Sur une toile de fond de mise à l’index et de censure contre la critique parlementaire deux personnages, Evey Hammond (Natalie Portman) et un mystérieux terroriste surnommé V (Hugo Weaving) se rencontrent alors qu’Evey viole le couvre feu et se retrouve interceptée par deux vigiles. Grâce à V, celle-ci évite un viol et retrouve une certaine liberté mais oh combien temporaire! En effet, toute personne apperçue en compagnie du terrorriste V se retrouve irrémédiablement sur la liste noire du gouvernement (ici il est fort aisé d’y dénicher un certain parallèle avec le Patriot Act de George W. Bush). C’est dans son rapport avec V qu’Evey s’émancipera dans sa quête activiste de liberté et d’anarchie alors que le terrorriste prépare un coup d’état d’une envergure incommensurable en mémoire à la tentative manquée du 5 novembre 1605 alors que Guy Fawkes, un terrorriste de l’époque avait tenté de faire sauter le Parlement de Londres.

« Les citoyens ne devraient pas avoir peur de leur gouvernement. C’est le gouvernement qui devrait avoir peur de ses citoyens! »
– V (Hugo Weaving) – V pour Vendetta

Puristes bédéistes ou pas?
« That is the question! »

Alors que plusieurs critiques ont reproché au scénario des Wachovsky d’avoir « délavé » le caractère antisémite de l’oeuvre de Moore et Lloyd, en passant par-dessus la problématique d’une guerre contre l’Islam longuement abordée dans la BD, je dois avouer que je ne suis nullement en accord avec le point de vue de ceux-ci. Tout d’abord, lorsqu’on analyse l’oeuvre des frères Wachovsky, on constate qu’ils ne sont pas le type de scénaristes-réalisateurs à tourner les coins ronds lorsqu’un épineux problème socio-politique se pointe! En effet, dans la trilogie de « La matrice » il est ainsi question de révolution technologique, d’espionnage, de contrôle totalitaire, de clônage humain, et j’en passe! Décidément, ces deux artisans sont probablement catégorisés parmi les plus engagés d’Hollywood! De plus, fait à noter qu’une bande dessinée offre plus d’une dizaine d’heures de matériel et qu’il est nécessaire de faire un tri afin de rencontrer les deux ou trois heures réglementaires cinématographiques; l’important est de faire de bons choix et je crois qu’en se limitant à la censure contre l’art et la liberté d’expression ainsi qu’à la haine vicérale contre les gais et lesbiennes, les frères Wachovsky ont pris un chemin judicieux qui sait faire réagir et réfléchir le spectateur. Cela ne leur a pas empêché d’aborder la problématique de l’Islam et du Coran à deux reprises tout au long du film en mentionnant que détenir un copie du Coran est passible de peine de mort. Mais, ne vous détrompez pas! Malgré son caractère fort anarchique, « Vendetta » reste un film d’action aux intrigues bien ficelées avec d’excellents rebondissements et des combats impressionnants!

Quant aux puristes de la BD, ceux-ci pourront apprécier la qualité de la direction photo alors que chaque image devient une réelle oeuvre d’art, pimentée aux ombres et lumières ainsi qu’aux effets visuels intéressants. De plus, la trame sonore est elle aussi très efficace alors que se mélangent des oeuvres datants des années ’40 et ’50, telles que « Cry me a River » ainsi que des pièces originale de Dario Marianelli (compositeur pour plusieurs films Hollywoodiens et étrangers dont « Les frères Grimm » et « Sauf tout le respect que je vous dois »), contribuant en grande partie à la création de l’ambiance particulière de « Vendetta ». Fait à noter que Marianelli a été sélectionné pour travailler à la trame sonore du prochain « Harry Potter et l’ordre du phoenix » qui sortira en 2007.

Autre élément astucieux : le casting!

En effet, la distribution des rôles est tout à fait ingénieuse et forte. Alors qu’on a tendance à catégoriser l’interprétation de Natalie Portman (Evey Hammond) comme une « jolie poupée de porcelaine » pendant les quinze premières minutes du film, on découvre rapidement une interprétation profonde et juste d’un personnage complexe et fort, en constante évolution. Et, que dire de la prestation peu commune de Hugo Weaving (V) alors que celui-ci se devait de passer ses émotions dans un jeu corporel crédible et bien dosé (V ne retire jamais son masque pour des raisons que je tairai ici, question de faire durer le suspense). Un autre point fort intéressant, la participation de John Hurt alors qu’il interprète le rôle du machiavélique et paranoïaque Président Suthler (notez ici la ressemblance entre le nom du personnage et celui du dictateur Hitler)! Pour les cinéphiles, on se rappellera de la prestation magistrale d’un Hurt dans la fleur de l’âge, alors qu’il interprétait le rôle principal dans « 1984 » et qu’il menait une résistance passive contre le cruel chef d’état Big Brother. Ironie du sort ou retour d’ascenseur alors qu’il devient aujourd’hui un Suthler puissant et d’une crédibilité désarmante!

En résumé, si vous êtes un fanatique de « Brazil » (Terry Gilliam), « 1984 » (Michael Radford), « Love and Death » (Woody Allen) ou tout autre film à caractère socio-politique sur fond de toile de révolution, et si vous êtes le type de personnes à vous ronger les ongles de rage alors que vous voyez un George W. Bush au regard niais faire une déclaration à la télévision nationale, vous apprécierez grandement « V pour Vendetta ». Pour ma part, j’attends avec impatience la sortie DVD d’une éventuelle édition spéciale et je cherche frénétiquement la série complète de la BD de Moore et Lloyd! Avis aux gens de Québec, si vous connaissez de bonnes adresses de librairies spécialisées en BD dans la région, faites-moi signe!

Shamane